“ La fumée s'infiltrait par tous les côtés de ma salle de cours, les explosions retentissant de plus en plus près, les grondements faisant trembler le sol. Mes élèves s'effondraient les uns après les autres, asphyxiés ou blessés trop sévèrement pour atteindre les issues. Je criais à travers mon tee-shirt plaqué sur la bouche, des instructions pour les quelques rescapés qui me suivaient mais ma voix s'éteignait dans l'épaisseur de la fumée et le chaos de la cohue. Les portes coupe-feu entravaient les couloirs, les corps s'empilaient le long des murs, les visages ensanglantés, couverts de larmes et de suie me renvoyaient des regards horrifiés, l'atmosphère transpirant la peur et l'effroi. Je courais toujours tout droit, respirant par intermittence au travers du tissu qui protégeait mon nez, la fumée piquant mes yeux qui pleuraient de l'eau noir, mes mains éclaboussées du sang de ma meilleure élève qui s'était vidée sous mes yeux, sa carotide sectionnée par un morceau de verre logé dans sa gorge. Ma jambe laissait une traînée sombre à mon passage, un éclat métallique s'enfonçait dans ma chair à chacun de mes pas, la douleur irradiait tous mes membres.
Il ne restait plus qu'un petit groupe de dix à ma suite, à dévaler les escaliers de secours vers la sortie la plus proche de la salle dont nous nous échappions, mais, le chemin à partir du deuxième étage était semé d'embûches. Le monde autour de moi s'écroulait, les pires scènes se déroulaient sous mes yeux : corps piétinés par la foule en panique, défenestrations, cris, pleurs, comportements bestiaux, coups de pieds donnés dans les cadavres asphyxiés pour atteindre la sortie... Les seuls survivants qui se précipitaient dans les escaliers étaient ceux qui avaient eu le réflexe de se protéger les voies respiratoires. Avec l'explosion de la conduite de gaz, le feu s'était propagé à une vitesse folle, la chaleur de ces derniers temps accompagnée des fenêtres ouvertes ayant aidé le foyer à s'étendre. Il ne me restait plus que mon petit groupe épars lorsque nous atteignîmes l'atrium autrefois si rassurant avec tous ses élèves plongés dans des discussions animées et son tohu-bohu incessant. Nous continuâmes à courir au milieu des casiers retournés, puis, à quelques pas à peine de la porte, une secousse abominable se fit ressentir et la balustrade du premier étage s'effondra les rescapés qui gagnaient la sortie. Nous vîmes cette scène alors que nous nous trouvions à l'opposé, un de mes élèves tomba sous le choc, inconscient. Sans réfléchir, cédant à l'instinct, je le saisis au sol, mes bras sous ses aisselles, et sous ses genoux, puis, dans une impulsion venue de nulle part, je m'élançais dehors, mon tee-shirt protégeant ses voies aérienne, ma poitrine implosant sous l'effet de l'air qui s'y engouffrait librement, sans nulle protection, le reste du groupe à ma suite.
« Lorsque l'on est en état de choc, nous sommes capable d'agir de manière extraordinaire sous l'effet de l'adrénaline. On est comme anesthésié. »
Voilà la seule et unique phrase, qui tourbillonnait dans mon esprit en cet instant : l'état de choc. Je ne pensais plus vraiment de toute manière. Jusqu'à cet instant, je n'avais jamais pris le concept de l'instinct très au sérieux. Tout était alors pour moi, qu'une question de volonté, de maîtrise de soi, et je tenais pour acquis toutes sortes d'idées préconçues, mais ce que je ressentis, ce à quoi j'assistai, me prouva ô combien j'avais tort. J'étais poussée vers la sortie, comme tirée par un fil imaginaire, je courais malgré les morts, malgré les cris, malgré ma jambe, les blessures sur mes bras, mes yeux, ma respiration haletante, le monde autour de moi ne pouvait être plus confus et pourtant je ne cessais d'avancer, dans le but de nous sauver, tous. Je connaissais tous les adolescents qui s'élançaient vers les grandes portes avec moi, ils avaient assistés à mes cours, j'avais rencontré leurs parents, ils m'avaient rendus des travaux incompréhensibles ou brillantissimes, et les images des autres, ceux qui gisaient au deuxième, défilaient devant mes yeux, brouillant ma vue au même titre que les larmes noires qui ruisselaient sur mes joues.
Les pompiers s'affairaient dehors, les lances aspergeant les locaux en proie aux flammes, des équipes d'hommes en costumes noirs et jaunes entrant par vagues dans les bâtiments, et ramenant les quelques survivants qui restaient encore prisonniers des murs gris. Je trébuchais avant d'avoir atteint le portail vert qui se dressait devant moi, tout le poids du corps de mon élève écrasant ma cage thoracique. La douleur m'étreignit toute entière, et resserra un peu plus son étaux assourdissant sur mes membres, me laissant inerte au milieu de la cour.
Je repris mes esprits dans un monde en mouvement, comme lorsque l'on film et que l'image bouge sans cesse, de haut en bas, selon les pas du cameraman novice. Alors que mes yeux tentaient de se réhabituer à la lumière, je m'aperçus que je n'étais plus au sol, mais, je... Ma chute, mes élèves courant, Étienne étendu sur moi, les flash crépitèrent dans mon esprit durant une courte seconde avant que je ne puisse reconstituer l'histoire.
« Je...
- Ne vous en faites pas madame, ne bougez pas...
- Je n'aurais pas du être au deuxième étage... mais il y avait cette activité et... les ordinateurs... Je... Enfin je crois... Je peux... marcher, où sont mes...- la tête me tourna un instant - Où sont mes élèves ?
- Ils sont déjà dehors, ne vous en faites pas.
- Bien. Je... Posez moi, vous êtes... exténué.
- Madame, la zone est instable, une autre partie du bâtiment s'est effondrée alors que nous nous occupions de votre élève, celui que vous portiez. Nous devons évacuer la zone rapidement.
- Nous irons plus vite si...
- Ne parlez pas, vous avez probablement une commotion, et, votre jambe est sévèrement blessée, vous n'êtes même pas en état de tenir debout. Vous avez épuisé vos force et aggravé vos blessures à la jambe en portant votre élève, mais vous lui avez sauvé la vie, maintenant calmez vous.
- Je... »
Mes yeux se refermèrent, et je goûtai délicieusement à l'inconscience.
Une lumière aveuglante percuta ma rétine, mes paupières soulevées par les doigts gantés du secouriste.
« Madame ? Est-ce que vous m'entendez, Madame ?
- Je, oui... »
Mes yeux se plissèrent, les visages braqués sur moi se reculèrent un peu.
- Je vous reconnaît, vous êtes l'homme têtu !
- Oui, je... Oh là ! Certainement pas, recouchez vous.
- Mais...
- On est en chemin pour l'hôpital, d'ici là, vous allez devoir vous contenter du brancard...
- Je...
- Ce n'est pas négociable.
- Je...
- Madame...
- Jane... Je... appelez moi Jane...
- Oh... Moi c'est Daniel, me répondit-il en posant sa main sur mon épaule.
- Très... - mes yeux se fermèrent un instant, chassant les étoiles qui brouillaient ma vue - contente. Juste, dommage... que vous soyez têtu... »
Mes lèvres s'écartèrent un instant, esquissant une grimace douloureuse plus qu'un sourire.
« Dommage que VOUS soyez aussi têtue vous voulez dire !
- Non non... affirmais-je en hochant la tête, déclenchant une douleur sourde au niveau de mes tempes qui me fit lâcher un grognement...
- Allez Jane, nous sommes arrivés, on va s'occuper de vous.
- Vous retournez... là-bas ? »
Il me répondit d'un signe de tête affirmatif.
« Faites attention alors...
- Je n'y manquerai pas. »
Il tourna les talons et remonta dans l'ambulance, mais avant qu'il ne ferme les portes à nouveau, je l'interpellais, la tête toujours résolument fixée au brancard :
« Eh Daniel...
- Oui ?
- Merci. »
Il m'adressa un clin d'½il puis ferma la portière.”
[Celie]